L’ÒME E LO PROGRÈS
L’HOMME ET LE PROGRÈS


L’homme est-il perfectible ? Peut-il progresser ? Le travail sur soi a-t-il une réelle efficacité ? J’entends souvent dire aujourd’hui que la posture progressiste est mise en doute. On y croit sans y croire. Homo homini lupus (l’homme est un loup pour l’homme). Cette maxime n’est-elle pas la véritable loi de la nature humaine ? Et si c’est le cas, à quoi bon croire au progrès de l’être humain s’il est fondamentalement mauvais ? En un mot l’humanisme est-il voué à l’échec et donc tout au plus à policer la bête humaine qui sommeille en chacun de nous ? Le progressisme c’est à dire : « l’idéologie selon laquelle l’humanité obéit, dans un processus historique, à une loi qui la porte de gré ou de force, à un but supérieur » selon la définition qu’en donne le philosophe Pierre André Taguieff dans son récent ouvrage (Le sens du progrès) serait-il dépassé ? Le progressisme ne serait-il qu’une utopie ?

La notion de progrès a été surtout appliquée aux techniques de productions économiques. Il est évident que l’homme s’est doté de moyens extraordinaires pour dompter une nature hostile. Les grandes innovations que sont l’imprimerie, l’électricité et l’informatique le confirment. Tout ce progrès a-t-il modifié le comportement humain ?
Tout se passe comme si la barbarie des temps préhistoriques avait laissé la place à la barbarie des temps modernes avec son cortège de fanatismes et de guerres. Ces merveilles d’invention qui devaient libérer l’être humain ne l’ont-elles pas plutôt asservi ? Les penseurs écologistes de ces dernières années n’auraient-ils pas raison de remettre en question ce soi-disant progrès ? Le scientisme et la religion du progrès de la fin du 19ème siècle font aujourd’hui sourire. Pourquoi ? La science nous a apporté une certaine lumière. Pour voir quoi si ce n’est un être humain toujours aussi misérable et aliéné.

Si les progrès économiques et la lumière de la connaissance n’ont pas suffi à améliorer l’humain, c’est peut-être parce qu’il n’est pas seulement un être matériel, un être économique. Karl Marx a eu tort : la réduction de l’être humain à un être purement matériel à savoir à l’Homo economicus s’est révélée être un échec. Elle a enfermé l’homme dans un goulag.

En fait l’être humain est autre chose. Il est économique certes, il a développé son savoir-faire à l’infini, mais sa vraie nature est avant tout affective et ses facultés amoureuses échappent en grande partie aux progrès de la science. C’est d’avoir sous-estimé cette dimension que le marxisme est mort. L’homme est avant tout un être animé par ses passions : il est tiraillé entre Eros et Thanatos, c’est à dire entre les forces de vie et les forces de mort. Et il n’y a de vrai progrès humain que si les forces de vie l’emportent sur les forces de mort. Mais est-ce possible lorsqu’on sait que la mort aura toujours le dernier mot ?
En fait la mort n’existe que par rapport à la vie et, de toute évidence la vie précède la mort. Il est une idée très étrange émis par Sigmund Freud, le grand découvreur de la psychanalyse qui a mis en évidence chez tout être humain le rôle de l’inconscient, du rêve et de la sexualité infantile : c’est que l’homme est partagé entre Eros et Thanatos, c’est à dire entre instinct de vie et instinct de mort. L’homme qu’a découvert Freud est un homme malade de la civilisation, un homme traumatisé par la grande guerre de 14-18, un homme chez qui les manifestations de mort l’emportent sur les besoins de vie. Sa vision de l’homme a eu un immense succès et elle en a toujours encore tant elle est réaliste et apparemment juste.
En fait elle n’est juste qu’en apparence. C’est ce que démontre l’un de ses plus brillants disciples, le Docteur Wilhelm Reich. Reich constate en soignant ses malades qu’en améliorant la fonction orgasmique de chacun d’entre eux par des techniques bio-énergiques appropriées, les tendances sado-masochistes de ses patients disparaissaient. Donc si les manifestations de mort de ses patients pouvaient disparaître c’est qu’elles n’étaient pas instinctuelles. Il n’y a donc pas d’instinct de mort. Le seul véritable instinct humain est un ensemble d’instincts de vie.
Thanatos ne relève pas du domaine des instincts, mais du refoulement des instincts de vie.
Reich démontre ainsi que le progrès affectif de l’être humain est possible. Il s’agit d’un progrès où le travail et la connaissance seront au service de l’amour entre les êtres humains. Par là il rejoint Rousseau qui affirme sans le démontrer que l’être humain est bon et que c’est la société qui le corrompt. Parti du matérialisme marxiste, le fameux matérialisme dialectique, Reich le dépasse et en dénonce les erreurs. Il en vient étrangement à rejoindre l’enseignement du Christ : « Aimez-vous les uns les autres ». D’ailleurs un de ses derniers ouvrages s’intitule Le meurtre du Christ.

Il est des civilisations qui ont compris cela spontanément. On les dit primitives. C’est le cas des mélanésiens des îles Trobriands étudiées par Malinovski dans les années 30 du siècle passé. C’est aussi le cas des Murias du centre de l’Inde étudiés par Elwin Verrier. Il est des civilisations qui étaient sur le point de faire leur révolution amoureuse, c’était la civilisation occitane du 12ème siècle avant qu’elle ne soit anéantie en partie par la Croisade contre les Albigeois. Les civilisations fondées sur la seule puissance matérielle et l’impérialisme culturel ne peuvent tolérer les civilisations du bonheur. C’est peut-être parce que Wilhelm Reich a énoncé que le bonheur sur terre est possible que la société américaine du temps du maccarthisme l’a laissé mourir en prison après l’avoir accusé de folie. C’est peut-être parce que parce que les Juifs de la ville de Vienne réinventaient l’amour à travers la psychanalyse que la société allemande s’est acharnée sur eux.
Le combat pour le pouvoir des forces de vie contre les forces de mort sera, je crois, le grand combat de l’homme à venir. L’histoire de ce point de vue ne fait que commencer et nous pouvons chacun à notre niveau apporter notre pierre à l’édifice pour que la vie l’emporte.
C’est
à tout cela que je pense chaque fois qu’on énonce avec force : « Que l’amour règne parmi les hommes ».

 

PNO 2004

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