L’ETHNISME EN EUROPE

 

 

Le mot « ethnisme » est un mot récent dans la langue française. A ma connaissance, sa première attestation apparaît sous la plume de Ferdinand de Saussure dans ses « Cours de linguistique générale »  au début du 20° siècle.

Pour Saussure l’ethnisme est l’étude du lien social entre langue et ethnie.

Saussure précise, je cite, que « ce lien repose sur des rapports multiples de religion, de civilisation, de défense commune, etc. qui peuvent s’établir même entre peuples de races différentes et en l’absence de tout lien politique ». D’autre part, il y a déjà chez Saussure cette idée que « c’est dans une large mesure la langue qui fait la nation»  C’est cette idée que développe François Fontan, 50 ans après, dans un livre, publié à compte d’auteur en 1961, intitulé : « Ethnisme, vers un nationalisme humaniste » . C’est pour concrétiser sa doctrine « ethniste » que Fontan a créé le Parti Nationaliste Occitan. Ce n’est donc pas l’Occitanisme qui a amené Fontan à l’ethnisme, mais bien l’humanisme ethnique qui l’a amené à l’Occitanie.

Que nous dit Fontan dans cet ouvrage ? Il ne cite pas Ferdinand de Saussure mais démontre que ce sont les langues qui déterminent l’existence et les limites des nations. Dans la mesure où il peut y avoir nation sans Etat, ce ne sont donc pas les Etats qui donnent naissance aux langues, mais les nations définies par leurs langues qui ont tendance à se constituer en Etats. Les langues préexistent aux Etats et ceux-ci évoluent dans leur existence et dans leurs limites en fonction des langues.

En ce sens, Fontan rejette la définition de la nation d’Ernest Renan.

Rappelons que pour Renan c’est «  la volonté de vivre ensemble » qui fonde la nation. « La nation est un plébiscite de tous les jours », écrit-il. Cette définition apparemment démocratique n’explique pas le phénomène de décolonisation qui interpelle Fontan dans les années 50. La définition de Renan n’a rien de scientifique et, rappelons-le n’a été émise que pour justifier l’impérialisme français sur l’Alsace-Lorraine. C’est tout au contraire par souci de lutter contre tout impérialisme d’une nation sur une autre que Fontan élabore ce qu’il considère comme une définition scientifique des nations La deuxième définition à laquelle s’oppose Fontan est celle de Staline dans «  le marxisme et la question nationale ». Staline évoque 5 critères pour qu’il y ait nation: histoire commune, géographie commune, économie commune, langue commune et tempérament commun. Si un de ces critères manquent, il ne peut y avoir nation. Comme ces 5 critères ne se retrouvent que dans les Etats établis comme la Russie, cette définition n’explique pas non plus le phénomène de décolonisation. Au contraire elle le renforce. De tous ces critères le seul vraiment opératif, nous dit Fontan, c’est celui de la langue indigène et non pas de la langue apprise.

Fontan ajoute aussi à cette définition que les phénomènes nationaux sont en interaction avec les phénomènes de classe étudiés par le marxisme et avec les phénomènes socio affectifs étudiés par la psychanalyse.

Fontan définit ainsi une pensée globale qu’il appelle humanisme scientifique fondé sur l’interaction de ces trois données fondamentales de tout être humain. Cet humanisme met l’accent sur l’injustice dont sont victimes les minorités nationales, les minorités sociales et les minorités sexuelles. A 50 ans de distance, nous pouvons mesurer à quel point cet humanisme a influencé l’évolution de l’Europe.

L’emprise des Etats impériaux français, espagnols ou britanniques a fortement reculé. La misère économique des classes sociales les plus défavorisées s’est réduite, les persécutions des classes d’age les plus fragiles, enfants, adolescents, et vieillards se sont atténuées. Cette évolution est loin d’être achevée, elle est tout simplement en cours. Est-ce que tout cela se serait également produit sans la formulation de Fontan et de ses disciples ? Je ne sais. Toujours est-il qu’il y a eu un certain prophétisme dans l’ethnisme fontanien et que ses victoires n’ont pas fini d’inquiéter l’ordre bourgeois des Etats établis.

Pour preuve, la réaction de plus en plus virulente des conservateurs souverainistes qui s’attaquent aujourd’hui à l’ethnisme. Je n’en donnerais pour preuve que l’importante étude que vient de publier l’Observatoire d’Information et de Réflexion sur le Communautarisme sous la plume de Jean Paul Nassaux intitulée :

« L’ethnisme, le projet d’autonomie sociale et individuelle et la mondialisation » paru  dans le N° 9 du printemps 2005 de la Revue Pyramides sous l’égide de l’Université de Bruxelles.

 

J’en lis le résumé : « Si certains mouvements d’affirmation de la différence, par exemple le féminisme, s’inscrivent dans ce que Cornélius Castoriadis a défini comme le projet d’autonomie sociale et individuelle de la civilisation gréco occidentale, ce n’est pas le cas de l’ethnisme qui enferme l’individu dans une appartenance déterminée. L’ethnisme prône aujourd’hui une Europe des régions qui favoriserait des ensembles homogènes.

Dans certaines régions, il veut imposer l’apprentissage d’une langue régionale qui n’est plus parlée par la large majorité de la population, alors que le combat linguistique doit correspondre à un besoin social. La crispation identitaire que véhicule l’ethnisme débouche sur l’exclusion, voire la violence. La faculté autocritique, qui représente une des dimensions les plus intéressantes de la civilisation occidentale fait défaut aux mouvements régionalistes. Par contre, en contribuant à l’affaiblissement des Etats, lesquels représentent un obstacle à la mondialisation économique, l’ethnisme s’intègre dans la phase négative de la civilisation occidentale, à savoir, l’expansion illimitée du capitalisme. Précisons que Jean-Pierre Nassaux est un haut fonctionnaire d’un Etat belge menacé effectivement par l’ethnisme. Il exerce les fonctions de Directeur au Ministère de la Région de Bruxelles Capitale et il est aussi professeur d’institutions à l’Institut Jean-Pierre Lalleman de Bruxelles.

 

La technique des souverainistes pour condamner l’ethnisme est en fait assez simple. On fait l’autruche pour ne pas voir que les Etats Nations sont en perpétuelle évolution quant à leur nature et leurs limites et on ne met en avant que les débordements évitables des mouvements nationaux. On condamne toute forme d’émancipation des basques ou des corses parce qu’il y a les dérives de l’E.T.A. ou du F.L.N.C. On jette le bébé avec l’eau du bain pour le plus grand profit de l’ordre établi sans jamais, bien sûr, reconnaître la violence d’Etat.

 

Intervention pour le PNO

Samedi 2 Juillet 2005 à Thueyts en Ardèche

 

Menut