En ce 21 décembre 1979, dans la neige qui ensevelissait le bourg de Fraisse,
nous étions quelques-uns à pleurer. François Fontan, notre
ami, notre maître, et beaucoup plus que cela encore, venait d'être
enterré. Il repose à présent sous la terre et sous la neige,
à l'extrême Orient de cette terre occitane qu'il a tant aimée.
Nous sommes quelques-uns, la poignée de fidèles venus de toute
l'Occitanie : les peuples vaincus ne peuvent être des milliers à
pleurer leurs morts, même si ce sont leurs chefs. Mais nous ne sommes
pas seuls. Il y avait là aussi ces hommes et ces femmes vêtues
de noir, ce peuple occitan d'Italie, venus accompagner à sa tombe cet
homme qui, voici près de vingt ans, était venu de la lointaine
Gascogne, vivre parmi eux et leur expliquer qu'ils formaient une même
nation.
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Parler de François Fontan, c'est d'abord parler de l'Occitanie,
ou plutôt de ces deux décades qui ébranlèrent l'Occitanie,
de ces années du début où il nous fallait en épeler
les syllabes aux oreilles incrédules, où nous conservions précieusement
la moindre feuille où apparaissait ce mot encore tabou. Peu d'hommes
en effet se sont autant identifiés à cette cause, nul n’a
été autant convaincu d'en porter en lui la responsabilité
historique, en subordonnant tous ses intérêts à cette tâche.
Car s'il est un terrain sur lequel François Fontan ne fut jamais attaqué,
ce fut, et pour cause, celui de son intégrité.
François Fontan a été le père de la renaissance
occitane moderne, celui sans qui nous ne serions pas ce que nous sommes aujourd’hui.
« J’ai inventé l'Occitanie », me dira-t-il un jour.
Il avait raison. C'était ce jour, à la fin des années 50,
où, à la suite d'une rencontre avec Pierre Bec, il eut l'idée
de ce que devait signifier l'existence "objective" d'une langue occitane
: « s'il ne s'agit pas d'un simple dialecte du français, mais d'une
autre langue qui est l'occitan, cela veut dire qu'il existe une nation occitane,
et qu’elle doit devenir indépendante. » Il a, le premier,
senti avec force qu'une société gisait entre Bayonne et Menton,
une société originale, dominée, colonisée, dont
le refoulement se traduisait en de multiples manifestations aliénées.
Derrière le patois était une langue, et derrière la langue
une société, et derrière tout cela encore un peuple et
une nation, qui étaient autre chose que ce qui les entourait, même
s'ils ne savaient rien de ce qu'ils étaient. Ce peuple ne savait que
bégayer son destin, du côté des Cathares et des Tuchins,
des Croquants et des Félibres. Il lui manquait encore un désir
d'histoire ; François Fontan éprouva ce désir pour son
peuple. Cette Occitanie, il en a marqué les limites, il l’a pensée,
il l’a projetée, il l’a sentie. Il l'a peut-être d'abord
sentie : il aimait plus les gens que les choses, les sentiments que les abstractions,
les Occitans que l'Occitanie. Pour lui, un village, c'était surtout des
êtres, tout comme un pays c'était surtout un peuple. Délimiter
l'Occitanie : ceux qui l'ont connu, nous savons avec quelle émotion il
nous parlait ainsi de Montgarri, ce dernier village occitan du Val d'Aran, au
pied du Montvallier, sur l'ancien chemin muletier de Salau à Viella,
mais déjà sur le versant catalan, là où naît
la Noguera Pallaresa. L'ancien peut servir le nouveau : dans un pays où
tout semble joué peut aussi naître l'Histoire. Nous étions
en Auvergne, nous avons poussé la porte du café, pour n'entrevoir
que des vieillards ; mais en entrant nous avons vu des êtres jeunes, des
jeunes Femmes et qui riaient. Étions-nous 700 ans en arrière ou
200 ans en avance ? François tu as eu le premier cette audace qu'il fallait
pour oser penser que ce qui nous prend au fond du ventre était politique.
Le monde de notre temps est celui des voies nationales : ce furent ou ce sont
la France gaulliste, les révolutions cubaine, algérienne ou viêt-namienne,
le communisme national roumain ou encore les combats québécois,
basque ou corse. Fontan voulait voir en tout cela la preuve politique de la
nécessité d'une voie occitane. Et il a tenté d'en chercher
les fondements dans l'épaisseur sociale de notre pays. C'est à
cette fin qu'il fonda en 1959 le P.N.O., dont la tâche était de
tracer la voie nationale occitane de la libération sociale, et dont je
pense qu'il a été à ce jour l'expression politique la plus
profonde de l'Occitanie dominée.
Il ne songeait pas à n'importe quelle Occitanie. C'est d'une nation occitane
vivante et moderne, indépendante et libérée qu'il s'agissait.
Il nous disait parfois que le jour où l'Occitanie serait indépendante,
la première chose que devrait faire le P.N.O. serait de se dissoudre
pour devenir un P.C.O.
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Occitanie libre et communiste ; le communisme de François
Fontan ressemblait plus à celui du Mao Tsé Toung des jeunes années
qu'à celui de Brejnev vieillissant. Le Mao inconnu, celui de la «
Société pour la création des hommes nouveaux » au
sein de laquelle le futur libérateur de la Chine essayait d'articuler
communisme, homosexualité et volonté de transformer les rapports
entre hommes et femmes.
François Fontan fut quelqu'un qui, dix ans avant Mai 68, nous enseignait
l'Occitanie libre et Wilhelm Reich tout à la fois ; il avait hésité
entre la création du P.N.O. et une action homosexuelle-révolutionnaire,
quand les homosexuels n'étaient encore que des "pédales"
cachées dans l'ombre, osant à peine sortir du réformisme
protecteur diffusé par le groupe "Arcadie". Mais
Fontan a sans doute toujours été enfermé dans ce qui fut
sa plus grande contradiction : sa théorisation du nationalisme d'une
part, impliquant la création d'États nationaux indépendants
et socialistes - et donc la recherche de modes de développement pouvant
déboucher sur des logiques à la Khmer-rouge - et d'autre part
son vécu libertaire. Car son cœur et sa chair étaient libertaires.
Il aimait d'abord la jeunesse ; c'est à elle qu'il avait dédié
son livre Ethnisme : « à la jeunesse d'Occitanie, pour
qu’elle ose être elle-même, pour la première fois depuis
700 ans, à la jeunesse du monde ». Sur son bulletin d'adhésion
au P.N.O. il avait écrit : « l'humanité est de ce qu'il
y a de plus valable dans l’univers mais la jeunesse est ce qu’il
y a de plus beau dans l'humanité ». Fontan aimait la jeunesse,
et la jeunesse le lui rendait. Il aimait la pureté, la fougue, la capacité
de désintéressement et d'absolu des êtres jeunes. Un des
événements auxquels il prit le plus de plaisir fut le défilé
du cortège des lycéens en révolte contre la loi Debré,
au printemps 1973. Il avait manifesté avec eux à Toulouse, près
du groupe qui l'avait le plus séduit : celui où flottaient la
fois la croix aux douze perles et le drapeau noir.
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François Fontan, ce ne fut pas seulement l'Occitanie. Ce fut bien sûr une profonde identification avec la cause de chaque peuple dominé dans le monde. Ce fut aussi et peut-être principalement une pensée. Une pensée qui se voulait avec force globale et totalisante, construite autour de l’idée selon laquelle l'histoire de l'humanité n'est pas réductible à la lutte des classes, qu'elle est également faite de la lutte entre nations et entre sexes et générations, le sens de l’histoire humaine résidant dans la libération de chaque société et de chaque groupe de toute forme d'oppression liée à ces contradictions. L'idée selon laquelle il existe plusieurs fils conducteurs de l'histoire, plusieurs champs de contradictions fondamentales, autonomes et en interaction, est aujourd'hui banale. Sans parler de celle selon laquelle le "socialisme réel" est dominé par une classe à caractère technobureaucratique. Dans l'Occident en crise et en déclin, la critique révisionniste du marxisme que développait François Fontan a même cédé le pas aux plus fantastiques régressions, des divers avatars de la "nouvelle philosophie" au repli sur le couple, la famille, et les diverses variantes du "privé". Gageons qu'aux yeux des Beria d'amphithéâtre repentis et des Lénine d'opérette fatigués redécouvrant les vertus du libéralisme quand ce n’est pas du christianisme, Fontan ferait figure de marxiste-léniniste attardé. Maintenait en effet l'idée d'un déterminisme social, des contradictions objectives entre groupes sociaux antagonistes et de la nécessité de la prise du pouvoir d'État. Très influencé par les analyses du groupe "Socialisme ou barbarie", il fut sans aucun doute un des précurseurs des courants critiques marxistes et post-marxistes qui se développent aujourd'hui et revêtent une immense importance pour une société dominée par les diverses formes de la désespérance. Le drame est qu'il fut persécuté pour ses idées.
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Car peu d'hommes furent autant et si injustement calomniés,
et avec lui ceux qui le suivirent. Il le fut de la manière la plus intolérante,
la plus stupide, la plus abjecte aussi, el d'abord au sein du mouvement occitan.
Il le fut ensuite par les gauchistes de l'après-68, et souvent par ceux-là
même qui, non contents de développer à leur tour les mêmes
idées, maintenant qu'elles sont devenues banales, s'enfoncent aujourd'hui
mollement dans le renoncement à la transformation radicale et globale
des rapports sociaux. Mais il aura fallu une immense malhonnêteté
et un acharnement malfaisant peu commun pour oser prétendre que Fontan
était un fasciste !
On peut se demander pourquoi cet homme fut maudit à ce point. Je crois
qu'il cumulait trop de marginalités à la fois : nationaliste occitan
dans un pays qui ne savait même pas encore balbutier son nom, homosexuel
dans un mouvement occitan largement dominé par la pathologie sexuelle
des peuples colonisés, révisionniste convaincu dans un contexte
idéologique marqué par les pires formes du dogmatisme marxiste,
vivant dans la semi-mendicité et la misère dans une société
dominée par les critères de la réussite sociale, autodidacte
aventuré dans les domaines réservés aux universitaires.
Trop marginal, et marginal avoué avant la lettre : c'est pour cela qu'il
vécut plus heureux et plus respecté parmi le peuple paysan des
vallées occitanes des Alpes orientales que dans le monde des militants,
occitans ou pas. Les marginaux ont parfois leur place aux pays des pauvres,
et les peuples opprimés, ceux qui n'ont plus de voix parce qu'on les
a bâillonnés, savent reconnaître ceux qui parlent pour eux.
Maudit pour sa vie, et pour ses idées, pour lesquelles il se serait fait
tuer sur place plutôt que d'y renoncer. Que ce fut dans le dernier village
de Guyenne, ou au quartier latin, il cherchait pendant des heures à convaincre
le moindre interlocuteur, pour lequel il avait toujours un tract ou une brochure
dans son vieux porte-documents. Tout cela l'amena à boire trop de coupes
jusqu'à la lie.
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Il est ainsi mort de la vie qu'il a vécue. Quelle que
soit notre tristesse, et elle est immense, nous savons aussi, ses amis, ses
disciples, qu'il a mené la vie qui lui a semblé être la
plus juste, et cela compte.
Il me faut dire enfin que François Fontan est celui qui a permis à
beaucoup d'entre nous de devenir eux-mêmes. Cela vaut pour moi. Nos vies
se séparèrent plus que nos routes divergèrent. Mais ce
n'est pas ici le lieu des regrets.
Parce qu'il est cet homme à qui nous devons une part de notre vie, comme
hommes, et de notre volonté de lutte comme nationalistes et révolutionnaires
occitans, ne nous attardons pas. Cette œuvre inachevée nous montre
un monde à transformer et à construire au pays.
Pierre Maclouf décembre 1979 / février 1980
(pp. 8-9 in Volem Viure Al Pais – n°Déc. 1979)
Principaux écrits de François Fontan :
1] Ethnisme, vers un nationalisme humaniste, librairie occitane. 1 rue Albert
André, 30200 Bagnols sur Cèze, 1961, 2e éd. 1976.
2] La nation occitane, ses frontières, ses régions, mêmes
éditions, 1970.
3] Orientation politiques du nationalisme occitan, mêmes éditions,
1971.
4] Nationalisme révolutionnaire, religion marxiste et voie scientifique
du progrès, édité par la revue Lu Lygar, 1971.